Et si plusieurs de nos choix modernes avaient perdu leur pertinence ?
J’ai observé beaucoup de progrès technologiques au fil des dernières décennies. Chaque génération d’outils a apporté ses promesses, ses gains réels, ses compromis et ses contraintes. Rien de tout cela n’est arrivé par hasard. Les choix que nous avons faits étaient souvent pertinents dans le contexte de leur époque.
Mais voilà : le contexte a changé.
Et il continue de changer. Très vite.
À un point tel que plusieurs décisions que nous avons longtemps considérées comme normales, modernes ou inévitables méritent maintenant d’être remises en question. Non pas parce qu’elles étaient absurdes à l’époque, mais parce que les moyens dont dispose aujourd’hui une personne ordinaire ne sont plus les mêmes.
Pendant longtemps, l’individu était relativement impuissant devant la complexité. Il ne pouvait pas facilement administrer ses systèmes, organiser ses données, produire ses documents, automatiser ses tâches, analyser ses contrats, comprendre ses obligations, créer ses outils, maintenir son infrastructure ou exploiter correctement une petite activité économique.
Alors nous avons centralisé.
Nous avons délégué.
Nous avons loué.
Nous avons confié.
Nous avons accepté.
Nous avons accepté le cloud comme réponse universelle.
Nous avons accepté les abonnements permanents.
Nous avons accepté les plateformes fermées.
Nous avons accepté que nos données soient dispersées partout.
Nous avons accepté que chaque service exige un compte.
Nous avons accepté que nos appareils dépendent de serveurs distants.
Nous avons accepté que la simplicité exige la dépossession.
Nous avons accepté que l’expertise soit rare, chère et intimidante.
Dans bien des cas, ce n’était pas de la naïveté. C’était un compromis. L’autonomie était trop difficile. La centralisation semblait plus simple.
Mais que se passe-t-il lorsque l’autonomie redevient possible ?
C’est la question que nous devons maintenant avoir le courage de poser.
Le retour inattendu de l’individu outillé
Ce qui est en train d’arriver dépasse largement la mode de l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas seulement d’un robot conversationnel capable de rédiger des textes ou de répondre à des questions.
La vraie transformation est plus profonde :
Des capacités autrefois réservées aux organisations deviennent accessibles à une seule personne correctement outillée.
Une personne seule peut maintenant, avec les bons outils, produire des documents sérieux, structurer une base de connaissances, analyser des données, automatiser des tâches, créer des logiciels simples, documenter ses procédures, préparer un dossier d’audit, comparer des options, rédiger des rapports, administrer des systèmes, organiser sa mémoire numérique et exploiter une petite entreprise avec une efficacité autrefois impensable.
Cela ne veut pas dire que tout le monde devient expert.
Cela ne veut pas dire que les institutions deviennent inutiles.
Cela ne veut pas dire que les professionnels n’ont plus de valeur.
Mais cela veut dire que l’écart entre l’individu et l’organisation diminue.
Et cette diminution change tout.
Nous avons bâti un monde autour de l’impuissance pratique de l’individu
Une grande partie de notre monde numérique repose sur une hypothèse implicite :
L’individu ne peut pas gérer la complexité lui-même.
C’est cette hypothèse qui a justifié beaucoup de choix.
On a centralisé les données parce que l’utilisateur ne savait pas les sauvegarder.
On a imposé les plateformes parce que l’utilisateur ne savait pas installer.
On a créé des abonnements parce que l’utilisateur ne savait pas maintenir.
On a retiré des réglages parce que l’utilisateur pouvait briser le système.
On a caché les fichiers parce que l’utilisateur pouvait se perdre.
On a confié l’identité numérique à de grandes entreprises parce que l’utilisateur ne pouvait pas gérer ses clés, ses comptes, ses accès et sa sécurité.
Cette logique a produit des gains réels. Il serait malhonnête de le nier. Le cloud, les applications web, les téléphones intelligents et les plateformes ont simplifié énormément de choses.
Mais ils ont aussi produit une dépendance massive.
Aujourd’hui, beaucoup de gens ne possèdent plus vraiment leurs logiciels. Ils les louent.
Ils ne contrôlent plus vraiment leurs données. Ils y accèdent.
Ils ne maîtrisent plus vraiment leurs appareils. Ils les utilisent dans les limites prévues par le fournisseur.
Ils ne comprennent plus vraiment leurs systèmes. Ils cliquent dans des interfaces fermées.
Ils ne choisissent plus vraiment leur environnement numérique. Ils habitent celui qu’on leur fournit.
Nous avons confondu commodité et liberté.
La question dérangeante : referions-nous les mêmes choix aujourd’hui ?
Si nous avions eu dès le départ les moyens dont nous disposons maintenant, aurions-nous accepté aussi facilement :
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que nos logiciels deviennent des abonnements perpétuels ?
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que nos photos, documents, courriels, contrats et souvenirs soient dispersés dans des plateformes ?
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que des objets domestiques simples exigent un compte en ligne ?
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que des prises électriques, thermostats, caméras ou ampoules dépendent de serveurs distants ?
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que l’administration publique reste aussi difficile à comprendre ?
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que le citoyen soit aussi dépendant d’intermédiaires pour lire, classer, remplir, prouver et suivre ?
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que le courriel devienne la poubelle universelle de nos vies professionnelles ?
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que les médias sociaux centralisés remplacent autant d’espaces publics locaux ?
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que les algorithmes des plateformes décident de ce qui mérite notre attention ?
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que la sécurité informatique signifie si souvent retirer du contrôle à l’utilisateur ?
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que l’école soit aussi standardisée, alors que chaque personne apprend différemment ?
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que le travail administratif consiste encore autant à copier, coller, classer, relancer et remplir ?
Je ne crois pas.
Nous avons fait ces choix parce qu’ils semblaient pratiques dans un monde où l’individu était seul devant la complexité.
Mais l’individu n’est plus exactement seul.
Il peut maintenant être accompagné par des assistants logiciels, des outils libres, des systèmes locaux, des modèles d’intelligence artificielle, des automatismes, des bases de connaissances personnelles, des environnements de développement accessibles, des outils de documentation, des outils de recherche, des outils de simulation.
Ce n’est pas une petite amélioration.
C’est une modification du rapport de force.
La vraie modernité n’est peut-être pas celle qu’on nous vend
Depuis des années, on associe la modernité à l’éloignement :
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plus c’est moderne, plus c’est dans le cloud ;
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plus c’est moderne, plus c’est loué ;
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plus c’est moderne, plus c’est connecté ;
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plus c’est moderne, plus c’est centralisé ;
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plus c’est moderne, plus c’est géré par une grande plateforme ;
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plus c’est moderne, moins l’utilisateur voit ce qui se passe.
Mais cette vision mérite d’être contestée.
La vraie modernité pourrait très bien être autre chose :
La capacité de reprendre du contrôle localement, avec des outils suffisamment puissants pour ne pas sacrifier la simplicité.
Autrement dit, il ne s’agit pas de retourner naïvement aux années 1980. Il ne s’agit pas de rejeter Internet, le cloud ou les services modernes. Il s’agit plutôt de retrouver ce que nous avons perdu en chemin : la possession, la compréhension, la réparabilité, l’autonomie, la maîtrise.
L’idéal n’est pas de vivre coupé du monde.
L’idéal est de choisir consciemment ce qui doit être local, ce qui doit être partagé, ce qui doit être connecté, ce qui doit être confié, et ce qui ne devrait jamais sortir de notre contrôle.
Le petit système bien tenu redevient crédible
Pendant longtemps, le “petit système local” a été associé au bricolage, au désordre, au manque de professionnalisme.
Le système sérieux, lui, devait être gros, centralisé, intégré, coûteux, infonuagique, administré par des spécialistes et vendu par une entreprise établie.
Mais cette opposition devient dépassée.
Un petit système peut maintenant être :
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documenté ;
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sauvegardé ;
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auditable ;
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automatisé ;
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interrogeable ;
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sécurisé ;
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maintenable ;
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compréhensible ;
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exploitable par une seule personne.
Cela change la donne pour les travailleurs autonomes, les petites entreprises, les organismes communautaires, les citoyens engagés, les familles, les retraités, les administrateurs locaux, les groupes bénévoles et les gens qui veulent simplement reprendre possession de leur vie numérique.
Pendant des années, on a demandé aux petites structures de s’adapter aux gros systèmes.
Peut-être est-il temps de faire l’inverse : concevoir des outils puissants pour les petites structures réelles.
Le citoyen aussi est concerné
Cette révolution ne touche pas seulement les entreprises ou l’informatique.
Elle touche la citoyenneté.
Un citoyen outillé peut maintenant lire un budget municipal, résumer un procès-verbal, comparer des règlements, préparer une intervention publique, organiser des documents, rédiger une proposition, suivre des engagements, questionner des décisions et produire une analyse structurée.
Ce qui exigeait auparavant beaucoup de temps, de méthode et de connaissances devient plus accessible.
Cela peut transformer la démocratie locale.
Non pas en remplaçant les élus, les experts ou les institutions, mais en réduisant l’asymétrie entre ceux qui savent naviguer les systèmes et ceux qui les subissent.
Un citoyen mieux outillé est plus difficile à endormir.
Un contribuable mieux informé est plus difficile à distraire.
Une communauté mieux documentée est plus difficile à manipuler.
Attention toutefois à la nouvelle illusion
Il ne faudrait pas remplacer une erreur par une autre.
L’erreur ancienne était de croire que la centralisation était toujours préférable.
La nouvelle erreur serait de croire que l’autonomie individuelle règle tout.
Ce serait faux.
Les outils actuels ne suppriment pas le besoin de jugement.
Ils ne suppriment pas les professionnels.
Ils ne suppriment pas les institutions.
Ils ne suppriment pas la responsabilité.
Ils ne suppriment pas les erreurs.
Ils ne suppriment pas les risques.
Une intelligence artificielle peut se tromper.
Un système local peut être mal sauvegardé.
Un utilisateur autonome peut mal comprendre.
Une petite organisation peut négliger la sécurité.
Une personne seule peut devenir le point de défaillance principal.
L’autonomie n’est pas magique.
Mais elle redevient possible. Et cela suffit à justifier une remise en question profonde.
La remise en question nécessaire
Nous devrions maintenant réexaminer calmement plusieurs choix que nous avons faits par défaut.
Pourquoi ce service doit-il être dans le cloud ?
Pourquoi ce logiciel doit-il être loué ?
Pourquoi cet objet doit-il être connecté ?
Pourquoi ces données doivent-elles quitter l’organisation ?
Pourquoi cette procédure est-elle si complexe ?
Pourquoi ce citoyen doit-il dépendre d’un intermédiaire ?
Pourquoi cet outil ne fonctionne-t-il pas hors ligne ?
Pourquoi cette plateforme contrôle-t-elle autant la relation ?
Pourquoi l’utilisateur n’a-t-il pas accès à ses propres informations dans un format clair ?
Pourquoi la simplicité exige-t-elle autant d’abandon ?
Ces questions auraient semblé marginales il y a vingt ans.
Aujourd’hui, elles deviennent centrales.
Ce qui change vraiment
Le monde ne change pas seulement parce que les machines deviennent plus intelligentes.
Il change parce que les individus peuvent devenir plus capables.
C’est une distinction majeure.
Nous avons longtemps construit des systèmes pour compenser l’incapacité pratique de l’individu. Or cette incapacité diminue. Brutalement.
Cela oblige à revoir nos modèles :
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modèles d’affaires ;
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modèles administratifs ;
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modèles éducatifs ;
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modèles logiciels ;
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modèles de sécurité ;
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modèles de gouvernance ;
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modèles de citoyenneté ;
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modèles de propriété numérique.
Ce qui était raisonnable hier peut devenir excessif demain.
Ce qui était trop complexe hier peut devenir accessible aujourd’hui.
Ce qui exigeait une organisation hier peut parfois être accompli par une personne seule, bien outillée, bien accompagnée et bien documentée.
Conclusion : oser reposer les questions interdites
Je ne propose pas de tout renverser.
Je ne propose pas de rejeter le progrès.
Je ne propose pas de retourner en arrière.
Je propose exactement l’inverse : prendre acte du progrès réel.
Si les moyens ont changé, les choix doivent être réévalués.
Nous avons hérité d’un monde numérique construit autour de contraintes qui ne sont plus toutes valides. Plusieurs dépendances que nous croyions modernes étaient peut-être seulement des solutions temporaires à l’impuissance technique de l’individu.
Aujourd’hui, cette impuissance recule.
Et lorsque l’impuissance recule, certaines formes de dépendance deviennent moins acceptables.
La grande question des prochaines années ne sera donc pas seulement :
Que peut faire l’intelligence artificielle ?
La vraie question sera plutôt :
Qu’est-ce que nous n’aurions jamais accepté, si nous avions été aussi outillés dès le départ ?
C’est cette remise en question qu’il faut entreprendre maintenant.
Pas dans la panique.
Pas dans la nostalgie.
Pas dans le rejet systématique.
Mais avec lucidité.
Parce que le monde change rapidement.
Et cette fois, le changement ne vient pas seulement d’en haut, des grandes organisations, des plateformes ou des institutions.
Il vient aussi d’en bas.
D’un individu augmenté ;-)